samedi 16 décembre 2017

Manuel d’intervention poétique #6 : 
Achevé d'imprimer en France quand tu veux

Et donc je sors un livre comme on sort de sa tanière

et je repense au renard pris dans un des pièges de mon père en Bretagne

je dis : tu ne vas pas le flinguer quand même ? Le renard n’est donc pas une espèce protégée ?

et de vérifier sur le cul de la nourrice Google

non, le renard est toujours classé comme animal nuisible

et à quoi reconnait-on un nuisible ?

Copié/collé de feignant : un animal doit répondre à plusieurs critères pour être classé nuisible. Il faut qu’il attente aux habitats naturels, ainsi qu’à la faune et la flore sauvages ; qu’il engendre des pertes importantes dans les cultures, élevages et pêcheries ; qu’elle mette en danger la santé animale et /ou humaine ; et enfin pour d’autres raisons impératives d’intérêt public majeur que nous garderons secrètes car votre QI n’a pas le niveau

Ok, je m’incline un peu, surtout à cause de la dernière phrase, je m’étonne que l’homme ne soit pas en tête de liste à ce compte là


et donc certes j’ai bien vu disparaitre une ou deux poules, un agneau, un chat à la retraite, une famille de castors psychopathes, des rats qui avaient trois semaines de retard sur leurs prêts de bibliothèque, le père Johnny aussi a disparu mais la corrélation n’a pas encore été faite…


ça commence à faire pour un petit périmètre de ferme, mais aucune preuve matérielle tangible ne relie ces drames champêtres à l’ingénieur de la ruse


la plupart diront : le défaut classique, il passait par là au bon moment, il faut bien trouver un support crédible à notre violence naturelle


et donc mon livre sort, avec des hommes et des femmes, il sort avec sa gueule de contribution à la chasse, un peu légère d’ailleurs, je n’entends pas les balles siffler hormis quelques boulettes de papier maché, ça en devient presque regrettable, presque un aveu d’échec


je me souviens d’une note de lecture de Grégoire Damon taclant une autre note de lecture : un certain  Bertrand Verdier avait produit une critique d’une virulence nucléaire à l’encontre du poète Jérome Bertin et de son recueil rebaptisé torchon, ci-joint une citation encore saignante :


« accumulation de stéréotypes, généralités érigées en truismes, références convenues certifiant l’authenticité de l’anticonformisme, persévérance néon à écrire mal et sale, et, surtout, éculades hypertrophiques quant à la fonction salvatrice et rédemptoriste de la littérature. »


Je sais, ça donne envie de mettre sous verre


Donc grâce à Verdier, expert en poésie territoriale et douanier dans la « vraie vie »,  Bertin s’était pris une sacrée bastos, canardé sur tout le corps du poème, tellement rien à sauver que ça en devenait louche, et ça l’était. L’acharnement critique cache la reconnaissance. L’échec clamé haut et fort est un podium.


Bertin à terre était vainqueur. A terre  il restait à en faire un Robocop de la littérature, ce que Damon fit, un peu de justice dans ce monde, un peu de galanterie aussi, la réalité n’est pas contre


On se demande ce qu’ a pensé l’interessé de cette critique léthale, si elle lui est parvenue, s’il a sabré le champagne en bonne compagnie, si l’émotion  a été semblable à cette ferveur lorsqu’on trouve son premier job,  on se demande ce qu’il fait en ce moment, s’il repasse ses chemises et s’il coupe sa viande avec la main droite


Je ne connais pas Jérome Bertin, son livre s’intitule Un homme pend , et je compte bien l’acheter même s’il coute 30 balles, c’est comme ça que ça se conclut


Quant à moi j’en profite pour faire un appel d’offres :


toute personne ayant des informations ou des relations privilégiées avec l’éminent critique Bertrand Verdier est prié me contacter au plus vite, j’ai un recueil à faire partir, un recueil à se faire descendre


toute personne n’ayant aucune information sur cet individu est quand même prié de vérifier ses compétences critiques et son niveau de virulence hivernale : récompense assurée en cas d’intervention rapide


tout poète devrait avoir le droit à sa mise à mort


car comme dit le renard chez mon père


la mort c’est la santé

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