Manuel d’intervention poétique #2


Ça sent l’archive et le carton : je n’écris plus de poésie, bon débarras. A force de harceler l’administration de mon ombre, à force de l’envoyer gratter la terre sans un bon jacuzzi à la fin de la journée, la voilà en Burn-out, en Black Out et pas loin du pâté en croute, de quoi déposer une plainte internationale pour abus de position dominante et extorsion de fonds…  

Je n’écris plus de poésie mais je parle d’elle, c’est un peu ridicule, une pathologie bizarre mais en vogue, quand on veut se débarrasser d’un truc aussi passionnant que débile, on le jette au loin en se déboitant l’épaule au passage, on croit qu’on est sauvé dans son âme de bébé phoque, mais dès le lendemain, faisant le plein de café on se met à monologuer avec ses collègues de bureau qui cette fois n’ont plus de doute sur l’état réel de notre santé mentale, on parle sans s’arrêter  de la petite gueule prétentieuse du poème, de son instinct de mafia, de son pouvoir de repasser les chemises sur le cul de l’actualité, on parle à tort, on parle poésie à sens unique, on se débobine, on lâche le morceau dans la fosse aux lions, on envisage la possibilité fumeuse d’une crise cardiaque dans les poumons, on maudit tous les poètes en oubliant que pour eux c’est tapis rouge, on se propose de disséquer la bête sur le bureau de la DRH mais l’option est rejetée faute de matériel adéquat, sans compter le niveau de formation du personnel, si on voulait des pros il faudrait les envoyer un ou deux mois en Sibérie poétique, ou affronter les grands prédateurs de l’ego sur un réseau social dédié.

Tout est une question de câblage et de commotion cérébrale en fait. 

Hier j’ai eu de la chance j’ai pu parler à un autre poète sans qu’il essaie de me vendre son recueil, je lui ai dit qu’avec nos petites activités de French Kiss sur le papier  nous étions du jetable de luxe, qu’écrire ou parler c’était une façon élégante de trier ses déchets.

Il m’a dit, mon petit bonhomme dans ce cas, tu me prends pour une sorte de local encombrants ? Il a ajouté que dans la vie il faut assumer ce qu’on dit, et que je pouvais d’ors et déjà choisir mes témoins, demain à midi ce serait burger et pistolets.

Voilà, il me reste deux heures pour être un adulte responsable ou bien rejoindre Florent Pagny dans sa planque en Patagonie. 

Il me reste deux heures pour parler de poésie et surtout ne pas en écrire, je ne céderai pas à la pression, je relirai Yves Bonnefoy en boucle s’il le faut et même si ça fait mal, question d’immunité et de courage.

Cher poète d’hier, si tu m’entends, si tu m’écoutes sans gueule de bois, je sais que tu aimes les rendez-vous manqués et je t’en propose un justement, ce midi c’est parfait, et puis l’avantage c’est qu’on n’abimera pas trop les mots.

Sans rancune, sans poésie, bonne journée à toi collègue, la mienne vient de louper son virage, je t’ai dit que j’avais un recueil à vendre ?