Manuel d’Intervention poétique #1
Ecrire
un poème au cas où ça changerait quelque chose, un poème accroc au café et qui
pose sur la nappe ses outils de plombier surqualifié, il parle sans bouger les
lèvres, il parle de ce qui coute cher, de la pièce rare à changer chez un
homme, des pièces de vie qu’il traverse comme des salles de musée rêvant
d’alarmes incendie, les yeux dans les yeux pour nous convaincre que non ce
n’est pas l’arnaque, c’est bien mieux que cela, bien plus puissant, il ne
s’agit pas simplement de trainer derrière soi des procès pour détournement de biens sociaux et usage de
faux, de laisser en chantier des corps qui ne collent plus avec leurs noms, ce
serait trop simple, trop lisse, un poème n’est pas aussi propre que les mains
qui le laissent tomber, un poème sous l’évier de notre vie, ça finit par avoir
une gueule de terroir, avec la couenne et la rouille, le bougonnement viscéral
qui débouche la paysage, et ce n’est pas tout, si on a le temps d’être un
autre, si le poème s’énerve un peu et troque sa plomberie contre de la médecine
sauvage, on a alors affaire à une sorte
de Dr Banner sur le point de craquer son bleu de travail, la facture finale
s’allongeant d’un coup au vu des dégâts potentiels sur l’environnement, car il
faut bien se le dire et sans lubrifiant, si on écrit un poème et que ça ne
change rien, pas même la température du café, autant aller voir ailleurs,
autant aller ramasser des châtaignes dans un entretien d’embauche