Va savoir ce que ça change d'écrire ou de se taire

Simplifier au maximum ses pensées, atteindre le niveau zéro, le dock de départ où tout se décharge, une forme d’élagage un peu tardif histoire de voir le squelette qui se marre. Surtout ne pas écrire, ne pas rejoindre le contemporain et ses haut-parleurs, mais ce n’est pas aussi simple qu’on le croit : quand on vit dans un pays où on peut presque tout dire sans risquer la prison, on se sent obligé de s’exprimer sans début et sans fin avec la meute, obligé d’hurler sa version pas très originale, obligé de balancer ses mots comme des chiens de chasse dans toutes les rues de la réalité, obligé d’avoir raison sur tout, d’avoir raison d’avoir tort, obligé de croire que chaque phrase dont notre bouche se déleste nous appartient, oui c’est moi, c’est moi qui dis ça, qui le pense, je suis le premier, je suis le dernier, je suis le seul, l’unique, un collector vivant qui édite soi-même son petit pouvoir parmi des millions. Et quand j’écris je fais un seflie, et quand je parle c’est la même chose mais avec flash. Notre langage nous tient chaud, notre langue est si longue qu’on peut s’en draper le corps entier, et dans cette course interminable à l’expression, dans cette compétition où les médias tiennent les rennes de Babel, où les joueurs de flûte professionnels sont légion, on oublie que gueuler sa présence ne la renforce pas, on oublie qu’à force de vouloir être au monde à tout prix, à force de se servir des plats tout préparés, on n’a pas vraiment commencé à penser par soi-même, j’écris, je gueule, je capte l’air, je recrache le temps, je suis un fait divers qui roule des mécaniques, je suis une mécanique déjà obsolète mais qui le cache, je ne garantis pas mes écrits plus de deux ans, c’est l’époque qui veut ça, va savoir ce que ça change d’écrire ou de se taire. Et parfois je connais la réponse